Mr Teddy by Jessichu


Les fêtes approchent…
A noël, il va falloir faire bonne figure, avoir l’air heureuse pour surtout n’inquiéter personne.
Mais le pire sera le réveillon du jour de l’an : le plus terrible moment de solitude de l’année. J’ai toujours détesté cette fête : il y eu l’époque des soirées désastreuses, puis l’époque sans soirée du tout. Cette année cela m’angoisse encore plus que d’habitude : je n’ai nul part où aller ni personne avec qui passer cette soirée. Ces fêtes imposées ne font que ranimer mon sentiment d’échec et de solitude.
A peine remise de tout ça il me faudra prendre une année de plus et vivre le second plus terrible moment de solitude de l’année : mon anniversaire !
Encore une fois; la plupart oublieront tout simplement, les autres me passeront un petit coup de fil en fin de journée.
Encore une fois, j’espèrerai une surprise que personne n’organisera.
Encore une fois, je passerai une sale journée.
Encore une fois, tout finira, seule à pleurer dans mon lit…

II est terrible
Le petit bruit de l’oeuf dur cassé sur un comptoir d’étain
Il est terrible ce bruit
Quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim
Elle est terrible aussi la tête de l’homme
La tête de l’homme qui a faim
Quand il se regarde à six heures du matin
Dans la glace du grand magasin
Une tête couleur de poussière
Ce n’est pas sa tête pourtant qu’il regarde
Dans la vitrine de chez Potin
Il s’en fout de sa tête l’homme
Il n’y pense pas
Il songe
Il imagine une autre tête
Une tête de veau par exemple
Avec une sauce de vinaigre
Ou une tête de n’importe quoi qui se mange
Et il remue doucement la mâchoire
Doucement
Et il grince des dents doucement
Car le monde se paye sa tête
Et il ne peut rien contre ce monde
Et il compte sur ses doigts un deux trois
Un deux trois
Cela fait trois jours qu’il n’a pas mangé
Et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
Ça dure
Trois jours
Trois nuits
Sans manger
Et derrière ces vitres
Ces pâtés ces bouteilles ces conserves
Poissons morts protégés par les boîtes
Boîtes protégées par les vitres
Vitres protégées par les flics
Flics protégés par la crainte
Que de barricades pour six malheureuses sardines…
Un peu plus loin le bistro
Café-crème et croissants chauds
L’homme titube
Et dans l’intérieur de sa tête un brouillard de mots
Un brouillard de mots
Sardines à manger
Oeuf dur café-crème
Café arrosé rhum.
Café-crème
Café-crème
Café-crime arrosé sang !…
Un homme très estimé dans son quartier
A été égorgé en plein jour l’assassin le vagabond lui a volé
Deux francs
Soit un café arrosé
Zéro franc soixante-dix deux tartines beurrées
Et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
Le petit bruit de l’oeuf dur cassé sur un comptoir d’étain
Il est terrible ce bruit
Quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim.
Jacques Prévert